J’ai été juré d’assises…

Un jour un simple courrier.

A l’ouverture de celui-ci, c’est la surprise.

Ma première réaction : plutôt une bonne surprise ! La possibilité de vivre un événement hors du commun qui n’arrive qu’une fois dans sa vie (statistiquement) est finalement une chance…

L’étonnement passé, et sachant que d’autres tirages au sort, suite à ce premier, allaient avoir lieu, j’ai relégué cette correspondance aux oubliettes.

Une année plus tard, nouveau courrier : cette fois une confirmation. J’allais devoir me présenter aux Assises pour un tirage au sort sur 3 affaires criminelles.

De nature tranquille, je me suis dit que je ne serai plus tirée au sort et mon seul souci a été d’aménager le quotidien autour de cette obligation sporadique. Je ne m’imaginais donc rien car pour moi cela allait être une formalité.

Cela s’est révélé exact au premier tirage, j’ai fait un aller-retour maison-Tribunal-maison.

Seulement cela a pris une autre tournure au 2ème et 3ème tirage car j’ai été sélectionnée deux fois : je serai juré suppléante pendant 4 jours pour le premier procès et première jurée pour le second procès.

Suite au premier tirage au sort, j’ai été projetée d’un coup dans un processus auquel je n’avais pas réfléchi ; pour lequel je n’étais pas préparée.  Il a, en conséquence, fallu qu’en un temps record je rassemble mes esprits afin de bien comprendre ce qui venait de me tomber dessus.

Quelques minutes après le tirage au sort, la Présidente a lu les chefs d’accusations… je les ai entendus à distance, le regard timide et gêné sur cet homme derrière le plexi entouré de 3 gendarmes. J’avais devant moi un homme présumé innocent, accusé de meurtre, d’un meurtre sordide…

Il a suffi de mon nom dans une urne pour qu’en un instant, je passe d’un univers familier à un monde auquel j’ignorais tout. A des vies qui sont à des années-lumière de la mienne. Et il m’était ordonné que je juge et donne mon intime conviction sur un être à qui je n’adresserais jamais la parole, dont je ne croiserais que très peu le regard, avec lequel je n’aurais aucun échange. L’avenir me fera comprendre que mon intime conviction se basera sur un rapport froid, distant et que les sentiments n’ont pas lieu d’être ; on juge des faits, des circonstances, des suppositions, des probabilités et aussi l’individu qui nous semble à la foi si proche de nous mais tellement étranger au regard de son acte.

Je n’ai pas aimé cette distance qui nous déshabille de nos émotions, des mots froids, des propos parfois sans objectivité, des descriptions fleuves et de temps en temps lacunaires, des photos, des mesures, des adresses IP, des tergiversations d’experts, des expertise et contre-expertise ….

J’ai cherché l’humain.

J’ai compris la mécanique et elle est noble. Elle n’est pas parfaite, quel système peut se targuer d’être parfait ?

J’ai rencontré la froideur, la froideur nécessaire pour pouvoir juger des faits.  Je le comprends. Mais je n’ai pas pu m’empêcher d’en être glacée. Et même si les magistrats présents essayent d’avoir de l’empathie, il y a des coups de semonces qui claquent quand les émotions s’invitent de trop prés.

C’est étonnant mais tout au long des deux procès j’ai eu froid, tout le temps, en permanence. Cette impression de froid ne m’a jamais quitté et la revoilà alors que j’écris ces lignes…

Saviez qu’au cours d’un procès, tous les détails de votre vie sont racontés, décrits, exposés. Vous le supposiez… Mais qu’en est-il vraiment de la vérité crue qui s’offre à nos oreilles dans l’écho d’une salle de tribunal ? De l’intime, il n’en est plus question. L’avocat utilise chacune de ces parties révélées comme des bouées à votre secours, comme des radeaux ridicules pour vous sauver d’un courant mauvais. Parfois, le courant est vaincu, parfois le courant vous emporte cela dépendra de l’agilité de l’avocat.

Comment être en empathie avec l’accusé, comment être juste ? Qui est-on pour ainsi écouter l’intimité d’une personne et la juger ? Un malaise, puis le malaise disparait par l’ampleur de la décision à venir.

Des millions de questions sans réponse. Et la principale dans mon cas : que pense cet homme dans ce box des accusés ? Que pense cet homme de la justice ? S’il est innocent, la terreur doit l’envahir, la colère également ! Et s’il est coupable, que cherche-t-il à sauver ? Quand on a tué est-ce que notre vie ne s’arrête pas au moment même où la victime trépasse?

Les deux procès auxquels j’ai assisté étaient totalement différents : la classe sociale, la reconnaissance de la culpabilité et la façon dont ont été menés les enquêtes.

Il me reste des deux un gout amer.

Lors du premier procès, un homme a été condamné sans preuve suite à une enquête olé-olé et pour le deuxième procès les victimes n’ont pas eu toute la reconnaissance à laquelle elles auraient eu droit.

C’est mon interprétation et mon point de vue, il est vrai, mais je pense qu’elles sont partagées…. La loi m’interdit d’en dire plus.

Quoiqu’il en soit, accusés comme victimes sont encore auprès de moi après plusieurs semaines. Je ne peux m’empêcher de penser à eux. Ma place de jurée a été frustrante et inconfortable ; j’en suis toujours à m’interroger et ce, jusqu’à la fin de ma vie, sur le parcours de ces êtres que j’ai croisé de tellement loin mais qui me sont devenus si familier car leur vie m’a été brossée par le menu. Ce ne sont pas des personnages d’un roman, ce sont des êtres qui continuent à vivre là, tout près mais déjà si loin… Ils ne sont plus à ma portée et si j’avais eu la possibilité d’influer sur leur vie, ils ne sauront rien du rôle mineur que j’ai joué mais ma voie a tout de même comptée….

J’aurais aimé faire plus mais tout système a ses limites….

Surement étais-je naïve et présomptueuse de croire que je pouvais changer les choses…

2 commentaires sur « J’ai été juré d’assises… »

  1. Je comprends ton point de vue. Etre jurée d’Assises est fort difficile. Lorsque j’étais étudiante en droit à Rennes, j’ai dû assister avec d’autres à un procès d’assises : il s’agissait d’un jeune instituteur accusé de trucs sexuels sur une de ses élèves. Il avait choisi René Floriot, à l’époque célèbre, mais le  » ténor  » ne connaissait visiblement pas son dossier, et n’a pas plaidé avec conviction. Le jeune instituteur, très réservé, et je dois dire, sympathique, nous faisait pitié. Pas la mère de la victime, une femme fort vulgaire qui se croyait au centre de l’intérêt. Si j’avais été avocate, j’aurais dit aux jurés : regardez la mère ! Mais nous, étudiants, ne pouvions rien faire, et le jeune instituteur a été condamné au maximum. Je me suis toujours demandé ce qu’il était devenu.
    J’ai su ce jour-là que les tribunaux n’étaient pas pour moi, alors que mes parents, avocats m’incitaient à être magistrate.
    As-tu vu le film  » Douze hommes en colère  » ?
    amicalement

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    1. Ton message me parle, je comprends ton expérience et l’enjeu de ces procès exacerbés par les personnalités à la fois des accusés des victimes et des témoins. C’est l’incomplétude de la procédure, une décision sur si peu de temps et d’éléments…. c’est très brutal. Je comprends ton choix . Je vais regarder ce film, beaucoup de gens qui connaissent mon expérience me renvoient vers lui 😊 merci pour ton message

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